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Archives du mois de octobre 2014

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Les Cynicoms, c'est un collectif d'artistes en forme d'agence de pub.  Alexandre Eudier et Bruno Revert réalisent des oeuvres personnelles qui trouvent leur écho dans des projets communs tels que leur dernier travail au Burkina Faso. Cette résidence de production eu lieu en 2013 à Ouagadougou. Les deux artistes ont très vite rencontré des artisans sur place auxquels ils ont montré leurs dessins en expliquant leur démarche critique vis-à-vis de la société de consommation. Alliant l'iconographie des marques, des héros télévisuels et publicitaires, ils ont fait fabriquer une série d'objets atypiques par des bronziers, couturiers, sculpteurs et sérigraphistes de Ouagadoudou. Leur processus de travail valorise les savoir-faires africains. Rappelons nous ce que Sarkozy dit lors de son discours de Dakar en 2007: " il n'y a de place ni pour l'aventure humaine ni pour l'idée de progrès » en Afrique. Il est intéressant de noter la préservation du travail manuel sur le territoire africain au moment où l'Occident regrette sa disparition  à cause de la prolétarisation des masses. Qu'est-ce que ce progrès qui transforme chaque être en un rouage d'une machine de production dont le but n'est plus le travail ni l'humain mais l'économie? "Il y a quelque chose d'authentique chez ces artisans" témoigne Alex lors d'un entretien Skype avec moi ce matin. "Ceux-ci se sentent appartenir à une corporation et dégagent une fierté de leur travail". Au  moment où heureusement toute une génération (dite "génération Y") développe des réseaux d'échanges de savoirs (des RERS aux chantiers participatifs en passant par le principe des forums et tutoriels vidéo, wikipédia, ekopédia...) pour retrouver du sens dans le travail (souvent absent de l'"emploi" qui n'est pas la même chose), on peut se demander si l'Afrique n'aurait pas un temps d'avance à force de prendre du retard... "A chaque coin de rue témoigne Bruno, on rencontre la boutique d'un artisan" Les Cynicoms ont travaillé avec des sculpteurs et des bronziers qui ont réalisé des masques hybridant ainsi des logos occidentaux avec la culture tribale. Ils ont aussi collaboré avec des ateliers de couture, de broderie et de sérigraphie. L'Afrique est aussi le continent du "tout est possible ici et maintenant", un continent de la débrouille, du bricolage ayant la capacité à faire avec ce qui est là.  "Quand on leur a montré le projet du Lavo Blaster, (détournement du Sound Blaster, l'enceinte que l'on pose sur l'épaule et que l'on ballade dans la rue) ils nous ont tout de suite dit qu'il n' y avait pas de problème. Ils nous ont ramené deux machines à laver et un lave vaisselle et ont "trafiqué" l'intérieur pour y intégrer les enceintes. Ils ont voulu rajouter des voyants lumineux pour que ce soit plus fun. Nous l'avons fait. Nous voulions que ce soit une collaboration avec les artisans-créateurs. De même il a fallut rajouter des manches sur les boubous que nous n'avions pas dessiné, car ils voulaient que les vêtements avec lesquels ils allaient poser soit classieux selon la mode Burkinabé. Avec cette résidence, Bruno et Alex abordent des questions qui me passionnent concernant la place de l'artiste et de l'artisanat dans l'art. Bruno m'a aussi confié à quel point c'était difficile pour les artistes Burkinabé de créer librement en dehors des clichés liés à l'identité culturelle africaine. On attend souvent d'eux une esthétique primaire, tribal pour ne pas dire "petit nègre". Quid de leur pensée d'artiste contemporain dans un monde globalisé à l'heure de la mondialisation? Liens utiles: - La Clef : exposition à Saint Gremain-en-Laye -http://www.cynicom.com/ -http://www.brunorevert.fr/ -http://eudier.over-blog.com/ -Définition de "prolétarisation" sur arsindustrialis.org -Matthew B Crawford, Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail, La Découverte, 2010

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Si l'actualité vous a échappé ces derniers jours, sachez qu'une sculpture de Paul McCarthy, Tree, installée place Vendôme a suscité de très vives réactions de la part des passants et surtout sur Internet. Les réactions, classiques dans ce genre de projet, sont allées jusqu'à comparer Tree à un sex-toy géant. Outre le peu de réflexion qu'il a fallu pour arriver à une telle comparaison (on érige un monument : il y a toujours des gens pour y voir une forme phallique - quelque chose à compenser ?), c'est l'escalade de haine vis-à-vis de cette pièce qui devient inquiétante.    Dans la nuit du vendredi 17 au samedi 18, l'artiste s'est fait agresser et la sculpture a été vandalisée : la soufflerie a été coupée et les câbles ont été sectionnés. Devant la violence des faits et la très forte contestation, Paul McCarthy a décidé qu'il ne réparerait pas la pièce et donc ne la réinstallerait pas.  Un acte idiot, mais qui sert la pièce dans le bon sens En vérité, ce que les vandales n'ont pas réellement réalisé, c'est que leur acte de sabotage a inexorablement fait entrer cette pièce dans l'histoire de l'Art. Quelle meilleure référence que Tree pour expliciter un propos sur la provocation dans l'Art ? A partir du moment où les réactions dépassent le cadre de la moquerie sur Internet, l’œuvre fait sens, ne serait-ce que sur sa réussite : à provocation forte, réactions fortes. C'est à la seconde même ou Tree s'est effondré que l’œuvre - la véritable - s'est érigée. Sur cet aspect McCarthy signe ici, à ses dépends, une pièce dont la légitimité est inattaquable. Que l'on apprécie cette œuvre (ou non) à partir de ses propres jugements esthétiques n'est plus du tout à propos. Si un des buts de l'art est de faire sortir les gens de leur quotidien, de susciter de la réflexion, des réactions, obligeant les gens à se poser des questions (même si ces questions sont du genre "mais où vont nos impots ?"), alors Tree est probablement une des pièces artistiques les plus réussies cette année.  McCarthy doit absolument remonter son œuvre Comme l'explique très bien Charlotte Pudlowsky sur Slate, le fait de s'incliner face aux agressions et décider de ne pas remonter la pièce est un énorme désaveu. C'est donner raison à ceux qui ont décidé de passer par la violence pour que Tree cesse d'être dans le paysage (qu'ils considèrent comme étant le leur). Décider de remettre la pièce sur pieds, serait à la fois un acte courageux (c'est à dire risquer encore une fois de se faire agresser) mais aussi serait la seule et unique manière pour l'artiste d'assumer son travail : il faut s'attendre à essuyer des plâtres lorsqu'on fait une œuvre provocatrice ! On ne peut pas se contenter de s'enfuir lorsque les choses deviennent problématiques et c'est bien ce que je déplore dans le comportement de McCarthy lorsqu'il dit ne pas vouloir restaurer sa sculpture.  En attendant, Tree et son funeste destin auront au moins fait réagir les gens et provoqué des discussions...Et c'est une bonne chose ! 

Tree McCarthy